2 Partitions
Dans le second temps de ce workshop, nous vous proposons de revenir sur vos propres traces et de leur donner une autre forme.
Plus que des expériences, les relevés sont aussi des traces — traces d’une immersion dans le paysage, de modification des corps, d’attentions spécifiques… Les relevés portent la mémoire d’une expérimentation, d’un moment ; et peuvent permettre de retrouver des états de corps, des passages et des séquences traversés au cours du travail. Ils sont aussi une reformulation ouverte du moment traversé : d’autres histoires que la vôtre peuvent s’y lire. Les relevés dessinent de nouvelles structures et proposent de nouvelles directions pour reparcourir l’expérience ; la carte tracée raconte une histoire différente du territoire vécu.
Considérés ainsi, les relevés peuvent servir de base à une autre étape de la création : la construction d’une partition. Pour des performances comme pour des étapes de travail, nous construisons souvent des partitions plus ou moins libres, qui peuvent comprendre différents types de matériaux — textes, mouvements, déplacements… A chaque tentative sa forme de partition : en fonction des enjeux et des matériaux utilisés, nous essayons des canevas de types différents pour chaque recherche.
Nous pensons que les quelques outils pour la construction de partitions que nous amenons ici peuvent être utiles dans de nombreux cas — quelle que soit votre pratique. Voyez-les un peu comme une boîte à outil pour la création !
Pour l’une de ses pièces, Fontana Mix, le compositeur John Cage proposait une partition d’un type nouveau : 10 feuilles transparentes avec sur chacune 6 lignes, 10 feuilles transparentes avec une série arbitraire de points, et une grille de 20*100 cases. Pour l’interprétation, il suffit de superposer l’une des points à l’une des feuilles de lignes, et de le recouvrir de la grille : le motif obtenu détermine par le hasard des superpositions les événements musicaux et les paramètres de la pièce. Le hasard comme l’interprète deviennent des éléments essentiels de la réalisation de la partition, qui ouvre un champ de possibles plutôt que d’enfermer un motif écrit reproductible à l’envi. Chaque interprétation de Fontana Mix est unique !
Dans la lecture, tout comme dans le récit et le voyage, c'est en cheminant qu'on se souvient. La mémoire doit donc s'entendre comme un acte : on se souvient d'un texte en le lisant, d'un récit en le racontant et d'un voyage en le faisant. Pour résumer, un texte, un récit ou un voyage est un trajet qu'on accomplit et non un objet qu'on découvre. Et même si chaque trajet couvre le même terrain, chaque déplacement est unique. Ces déplacements ne sont pas tous soumis à un modèle et des contraintes uniques ; de même que les performances ne peuvent pas toutes se résumer à être des copies dociles de ce qui est "lu" sur le texte ou la feuille de route.
Tim Ingold, Une Brève histoire des lignes